Retrouvailles

Veuillez installer le lecteur Real Player pour pouvoir lire les fichiers avec extension .rm

Cliquez ici pour télécharger real

AMIN MAALOUF LE PERIPLE DE BALDASSARE (3)

roman

Je crus qu'il avait l'intention de me le vendre, et fus aussitôt sur mes gardes. Dans le commerce des curiosités, on apprend très tôt à se méfier de ces personnages qui arrivent avec des airs d'importance, déclinent leur généalogie et leurs nobles fréquentations, distribuent des ordres à gauche à droite, et qui, au bout du compte, veulent seulement vous vendre quelque vénérable bricole. Unique pour eux, et donc, par voie de conséquence, unique au monde, n'est-ce pas ? Si vous leur en proposez quelque prix qui ne correspond pas à celui qu'ils s'étaient mis en tête, ils s'offusquent, se disent non seulement grugés, mais insultés. Et finissent par s'éloigner en proférant des menaces.
Mon visiteur n'allait pas tarder à me rassurer : il n'était chez moi ni pour vendre ni pour marchander.
" Cet ouvrage vient d'être imprimé à Moscou il y a quelques mois. Et déjà tous ceux qui savent lire l'ont lu. "
Il m'indiqua du doigt le titre en lettres cyrilliques, et se mit à réciter avec ferveur : " kniga o vere... ", avant de s'aviser qu'il fallait me traduire : " Le livre de la Foi une, véritable et orthodoxe. " Il me regarda du coin de l'œil pour voir si cette formulation avait retourné mon sang de papiste. J'étais impassible. Au-dehors comme au-dedans. Au-dehors le sourire poli du marchand. Au-dedans le sourire narquois du sceptique.
" Ce livre annonce que l'apocalypse est à nos portes ! "
Il me désigna une page, vers la fin.
" Il est écrit ici en toutes lettres que l'antéchrist apparaîtra, conformément aux Écritures, en l'an du pape 1666. "
Il répéta ce chiffre à quatre ou cinq reprises, en escamotant chaque fois un peu plus le " mille " du début. Puis il m'observa, attendant mes réactions.
J'avais, comme tout un chacun, lu l'Apocalypse de Jean, et m'étais arrêté un moment sur ces phrases mystérieuses du treizième chapitre : " Que celui qui a l'intelligence compte le nombre de la Bête. Car son nombre est un nombre d'homme et son nombre est six cent soixante-six. "
" Il est dit 666 et non 1666 ", suggérai-je timidement.
" Il faut être aveugle pour ne pas voir un signe aussi manifeste ! "
Un signe. Que de fois ai-je entendu ce mot, et celui de " présage " ! Tout devient signe ou présage pour qui est à l'affût, prêt à s'émerveiller, prêt à interpréter, prêt à imaginer des concordances et des rapprochements. Le monde regorge de ces infatigables guetteurs de signes - j'en ai connu dans ce magasin ! des plus enchanteurs comme des plus sinistres !
Le nommé Evdokime semblait irrité de ma relative tiédeur, qui à ses yeux trahissait à la fois mon ignorance et mon impiété. Ne voulant pas le froisser, je dus faire un effort sur moi-même pour dire :
" Tout cela est, à la vérité, étrange et inquiétant... "
Ou quelque phrase de ce genre. Rassuré, l'homme reprit :
" C'est à cause de ce livre que je suis venu jusqu'ici. Je cherche des textes qui puissent m'éclairer. "
Là, je saisissais, en effet. J'allais pouvoir l'aider.
Je me dois de dire que la fortune de notre maison au cours des dernières décennies s'est bâtie sur l'engouement de la chrétienté pour les vieux livres orientaux - surtout grecs, coptes, hébraïques et syriaques - qui semblaient renfermer les plus anciennes vérités de la Foi, et que les cours royales, notamment celles de France et d'Angleterre, cherchaient à acquérir pour appuyer leur point de vue dans les querelles entre les catholiques et les tenants de la Réforme. Ma famille a écumé depuis près d'un siècle les monastères d'Orient en quête de ces manuscrits, qui se trouvent aujourd'hui par centaines dans la Bibliothèque royale de Paris ou la Bodleian Library d'Oxford, pour ne citer que les plus importantes.
" Je n'ai pas beaucoup de livres qui parlent spécifiquement de l'Apocalypse, ni surtout du passage qui mentionne le nombre de la Bête. Cependant, vous avez ceci... "
Et je passai en revue quelques ouvrages, dix ou douze, dans diverses langues, détaillant leur contenu, énumérant parfois les têtes de chapitre. Je ne déteste pas cet aspect de mon métier. Je crois avoir le ton et la manière. Mais mon visiteur ne montrait pas l'intérêt que je pensais susciter. Chaque fois que je mentionnais un livre, il manifestait par des petits gestes des doigts, par des échappées du regard, sa déception, son impatience.
Je finis par comprendre.
" On vous a parlé d'un livre précis, n'est-ce pas ? "
Il prononça un nom. En s'embrouillant dans les sonorités arabes, mais je n'eus aucun mal à comprendre. Abou-Maher al-Mazandarani. A vrai dire, depuis un moment, je m'y attendais.
Ceux qui ont la passion des vieux livres connaissent celui de Mazandarani. De réputation, car très peu de gens l'ont eu entre les mains. Je ne sais toujours pas, d'ailleurs, s'il existe vraiment, et s'il a jamais existé.
Je m'explique, car je vais bientôt avoir l'air d'écrire des choses contradictoires : lorsqu'on se plonge dans les ouvrages de certains auteurs célèbres et reconnus, on les voit souvent mentionner ce livre ; pour dire qu'un de leurs amis, un de leurs maîtres, l'avait eu autrefois dans sa bibliothèque... Jamais, en revanche, je n'ai relevé, sous une plume respectée, une confirmation sans ambiguïté de la présence de ce livre. Personne qui dise nettement " je l'ai ", " je l'ai feuilleté ", " je l'ai lu ", personne qui en cite des passages. Si bien que les négociants les plus sérieux, ainsi que la plupart des lettrés, sont persuadés que cet ouvrage n'a jamais existé, et que les rares copies qui apparaissent de temps à autre sont l'œuvre de faussaires et de mystificateurs.
Ce livre légendaire s'intitule Le Dévoilement du nom caché, mais on l'appelle communément Le Centième Nom. Quand j'aurai précisé de quel nom il s'agit, on comprendra pourquoi il a été depuis toujours si convoité.
 
Page précédente