Retrouvailles

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AMIN MAALOUF LE PERIPLE DE BALDASSARE (2)

roman

Avant de franchir ma porte, l'homme avait fait le signe de croix avec deux doigts tendus, puis il s'était baissé pour ne pas heurter l'arceau de pierre. Il avait un épais manteau noir, des mains de bûcheron, des doigts épais, une épaisse barbe blonde, mais des yeux minuscules et un front étroit.
En route vers la Terre Sainte, il ne s'était pas arrêté chez moi par hasard. On lui avait donné l'adresse à Constantinople, en lui disant que c'était ici, seulement ici, qu'il avait des chances de trouver ce qu'il cherchait.
" J'aimerais parler au signor Tommaso. "
" C'était mon père, dis-je. Il est décédé en juillet. "
" Dieu l'accueille en Son Royaume ! "
" Et qu'Il accueille aussi les saints morts de votre parenté ! "
L'échange avait eu lieu en grec, notre unique langue commune, bien que ni moi ni lui, à l'évidence, ne la pratiquions couramment. Échange hésitant, mal assuré, en raison du deuil, pour moi encore douloureux, pour lui inattendu ; et aussi du fait que, lui parlant à un " papiste apostat " et moi à un " schismatique égaré ", nous avions à cœur de ne prononcer aucune parole qui pût froisser les croyances de l'autre.
Après un bref silence commun, il reprit :
" Je regrette beaucoup que votre père nous ait quittés. "
Ce que disant, il promenait son regard dans le magasin, cherchant à sonder ce fouillis de livres, de statuettes antiques, de verreries, de vases peints, de faucons empaillés ; et se demandant - en lui-même, mais il aurait pu tout aussi bien s'exprimer à voix haute - si, mon père n'étant plus là, je pouvais être malgré tout de quelque secours. J'avais déjà vingt-trois ans, mais mon visage, rondelet et rasé, devait avoir encore des reflets enfantins.
Je m'étais redressé, le menton en avant.
" Mon nom est Baldassare, c'est moi qui ai pris la succession. "
Mon visiteur ne manifesta par aucun signe qu'il m'avait entendu. Il promenait encore son regard sur les mille merveilles qui l'entouraient, avec un mélange d'enchantement et d'angoisse. De tous les magasins de curiosités, le nôtre était, depuis cent ans, le mieux fourni et le plus renommé d'Orient. On venait nous voir de partout, de Marseille, de Londres, de Cologne, d'Ancône, comme de Smyrne, du Caire et d'Ispahan.
Après m'avoir toisé une dernière fois, mon Russe dut se faire une raison.
" Je suis Evdokime Nicolaïevitch. Je viens de Voronej. On m'a fait grand éloge de votre maison. "
J'empruntai aussitôt le ton de la confidence, c'était alors ma façon d'être affable.
" Nous sommes dans ce commerce depuis quatre générations. Ma famille vient de Gênes, mais il y a très longtemps qu'elle est installée au Levant... "
Il hocha plusieurs fois la tête, voulant dire qu'il n'ignorait rien de tout cela. De fait, si on lui avait parlé de nous à Constantinople, c'est la première chose qu'on avait dû lui apprendre. " Les ultimes Génois dans cette partie du monde... " Avec quelque épithète, quelque geste évoquant la folie ou une extrême originalité transmise depuis toujours de père en fils. Je souris et me tus. Lui-même se tourna aussitôt vers la porte, hurlant un prénom et un ordre. Un serviteur accourut, un petit homme corpulent en habit noir bouffant, la tête dans un bonnet plat, les yeux à terre. Porteur d'un coffret dont il souleva le couvercle pour en retirer un livre, qu'il tendit à son maître.