Retrouvailles

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AMIN MAALOUF LE PERIPLE DE BALDASSARE (1)

roman

Né au Liban en 1949, Amin Maalouf vit en France depuis 1976. Romancier et essayiste, il est l'auteur célébré de Léon L'Africain, Samarcande, Le Premier Siècle après Béatrice, Le Rocher de Tanios (prix Goncourt 1993), Les Echelles du Levant, Les identités meurtrières. Ses ouvrages sont traduits dans le monde entier, et il a reçu le prix Nonino pour l'ensemble de son œuvre.

Quatre longs mois nous séparent encore de l'année de la Bête, et déjà elle est là. Son ombre voile nos poitrines et les fenêtres de nos maisons.
Autour de moi, les gens ne savent plus parler d'autre chose. L'année qui approche, les signes avant-coureurs, les prédictions... Parfois je me dis : qu'elle vienne ! qu'elle vide à la fin sa besace de prodiges et de calamités ! Ensuite je me ravise, je reviens en mémoire à toutes ces braves années ordinaires où chaque journée se passait dans l'attente des joies du soir. Et je maudis à pleine bouche les adorateurs de l'apocalypse.
Comment a débuté cette folie ? Dans quel esprit a-t-elle d'abord germé ? Sous quels cieux ? Je ne pourrais le dire avec exactitude, et pourtant, d'une certaine manière, je le sais. De là où je me trouve, j'ai vu la peur, la peur monstrueuse, naître et grossir et se répandre, je l'ai vue s'insinuer dans les esprits, jusque dans celui de mes proches, jusque dans le mien, je l'ai vue bousculer la raison, la piétiner, l'humilier, puis la dévorer.
J'ai vu s'éloigner les beaux jours.
Jusqu'ici j'avais vécu dans la sérénité. Je prospérais, embonpoint et fortune, un peu plus chaque saison ; je ne convoitais rien qui ne fût à portée de ma main ; mes voisins m'adulaient plus qu'ils ne me jalousaient.
Et soudain, tout se précipite autour de moi.
Ce livre étrange qui apparaît, puis disparaît par ma faute...
La mort du vieil Idriss, dont personne ne m'accuse, il est vrai... si ce n'est moi-même.
Et ce voyage que je dois entreprendre dès lundi, en dépit de mes réticences. Un voyage dont il me semble aujourd'hui que je ne reviendrai pas.
Ce n'est donc pas sans appréhension que je trace ces premières lignes sur ce cahier neuf. Je ne sais pas encore de quelle manière je vais rendre compte des événements qui se sont produits, ni de ceux qui déjà s'annoncent. Un simple récit des faits ? Un journal intime ? Un carnet de route ? Un testament ?
 
Peut-être devrais-je d'abord parler de celui qui, le premier, a éveillé mes angoisses à propos de l'année de la Bête. Il s'appelait Evdokime. Un pèlerin de Moscovie, venu frapper à ma porte il y a dix-sept ans, à peu de chose près. Pourquoi dire à peu près ? j'ai la date exacte sur mon registre de marchand. C'était le vingtième jour de décembre 1648.
J'ai toujours tout noté, et d'abord les infimes détails, ceux que j'aurais fini par oublier.