Retrouvailles

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La tragédie de la liberté

Reprenons le titre du livre: "Le rocher de Tanios". Ce rocher est frappé d'interdit en tant que tel, et cet interdit appelle la transgression, l'idée de liberté. Mais alors pourquoi tous ces passages —car votre livre est construit en neuf passages au lieu de chapitres— , pourquoi ces passages qui sont des jalons, des étapes, dans un destin qui est inéluctable? Est-ce qu'il n'y a pas là des relents de pessimisme? Ne pourrait-on pas vous reprocher de faire du libano-pessimisme comme on parlerait d'afro-pessimisme? Cette idée de liberté qui se heurte au destin inéluctable, contre lequel on ne peut rien, rappelle la tragédie grecque: au moment où l'homme essaie de s'élever, il rencontre le destin insoupçonné, mais incontournable. C'est un peu comme ça, comme si c'était quelque chose de toujours postulé, seulement postulé...

A.M.: Oui, il me semble que le destin intervient effectivement dans ce livre, intervient dans la vie des personnages à chaque étape, mais en même temps le personnage principal, Tanios, échappe à son destin. Il est né dans tel univers et il a l'impression qu'il doit passer toute sa vie dans cet univers, qu'il doit suivre la logique de sa naissance; puis un jour il se rebelle contre ça: il n' y a donc pas que de la résignation. Au-delà de la résignation, Tanios a la possibilité de se révolter, de choisir sa vie; il s'est dit à un moment donné: "Ton destin s'arrête où ta vie commence". Le rocher lui-même est le symbole d'une forme de malédiction. C'est pour cette raison qu'il y a l'interdit. Cette forme de malédiction est liée au fait que le village connaît, de génération en génération, des départs; les gens s'en vont, quittent le village généralement pour s'exiler, et les vieux ont constamment peur que les jeunes s'en aillent. Alors ils leur disent: "Attention, tu ne dois pas t'en aller toi aussi." C'est ça la préoccupation.

Les jeunes disent "Non, moi je ne veux pas partir", et puis un jour, pour toutes sortes de raisons, ils se sentent eux aussi sur le point de partir, ils montent s'asseoir sur le rocher et c'est le premier pas vers le départ. Il y a effectivement dans l'histoire de cette montagne une longue tradition de départ. C'est vrai également qu'il y a une forme de malédiction devant tant de maisons vides, on se dit: est-ce que tout le monde doit partir, et puis à chaque génération les gens s'en vont, et le fait de partir, de quitter l'univers où il sont nés est un défi au destin: ils ont sauté le pas pour s'inventer une vie différente.

Mais cette tradition de départ, de voyage en terre d'exil, elle survit dans un univers clos, coupé du monde. Les gens qui partent, reviennent-ils?

A.M.: La plupart ne vont plus revenir. Les gens s'en vont souvent très loin, en Argentine, au Brésil ou ailleurs. Le rocher symbolise ce départ, et l'interdit et la malédiction, c'est à propos de cela essentiellement. Puis le départ est lié à la réalité du pays, au fait qu'on s'y sent à l'étroit dans des structures sociales archaïques, ou à cause de la guerre, des famines, ou pour toutes sortes de raisons.

Les personnages et l'écriture

Passons à d'autres personnages. La figure de la belle Lamia m'a beaucoup intrigué. Cette très belle femme qui "porte sa beauté comme une croix", comme vous le dites dans une phrase magnifique, est celle par qui le scandale est arrivé, celle par qui la malédiction s'est mise en route. Mais elle n'est pas très présente physiquement dans le récit, qu'elle hante pourtant, qu'elle organise; on voit bien qu'elle "habite sans désemparer" le récit. Comme si vous-même, l'écrivain Amin Maalouf, éprouviez beaucoup de respect et de déférence pour ce personnage, comme si c'était un personnage qui vous avait échappé, qui avait fini par vivre sa propre vie, et qui suscitait chez vous beaucoup de pudeur.

A.M.: Peut-être y a-t-il une déférence à l'égard de Lamia et peut-être aussi de la pudeur. D'un autre côté Lamia est un personnage par qui intervient une sorte d'acte initial, mais son rôle est moins important par la suite. Il y a une logique, chaque événement en entraîne un autre, l'aiguille passe et repasse. De fil en aiguille les événements se provoquent les uns les autres, et Lamia n'a plus de raisons d'intervenir; le personnage est beaucoup plus utile pour le déroulement ultérieur de l'histoire.

Je reviens à une partie de la question. Est-ce qu'il arrive qu'après avoir mis en route vos personnages, les avoir campés, ils vous échappent, vous imposent leur logique, que vous soyez obligé, vous, en tant qu'écrivain, de les suivre?

A.M.: Absolument. Il y a un moment où le personnage acquiert sa liberté et je dirais que tant que le personnage obéit à tout ce qu'on lui demande, c'est qu'il n'existe pas vraiment. À partir du moment où il existe vraiment, il a sa propre logique, sa propre cohérence, ses propres exigences; à ce moment-là c'est à l'auteur de suivre un peu la logique du personnage plutôt que de lui imposer une conduite. Plus le personnage lui échappe, plus il existe.

Et plus aussi il est vivant aux yeux des lecteurs...

A.M.: Il est vivant absolument.

Reparlons des références autobiographiques. On dit quelque part dans la présentation de vos ouvrages que le meurtre qui est l'un des prétextes de votre livre aurait été commis par un certain Maalouf Kchich. Le narrateur d'aujourd'hui serait-il son descendant?

A.M.: Pas tout à fait. Le meurtre qui est le point de départ de l'histoire a en effet été commis par quelqu'un qui porte ce nom. C'est un homme du village qui appartient à notre famille, quoique ce ne soit pas un parent proche ; ce doit être un vague cousin de mon arrière-arrière-grand-père, mais c'est un personnage dont on se souvient encore au village, on connaît sa maison. Mais ce n'est pas un de mes aïeux, non.

Vous écrivez à propos de "Léon l'Africain": "Vous n'êtes d'aucune cité, d'aucune tribu, [...] vous êtes le fils de la route, [...] le Liban c'est votre innocence, le dialogue des cultures votre fraternité, votre passion et le monde votre angoisse. "Est-ce qu'on pourrait définir comme ça Léon-Maalouf?

A.M.: Tout à fait. Cette phrase qui s'inscrit à la première page de "Léon l'Africain", c'est pratiquement un credo pour moi, ainsi qu'une autre qui l'accompagne: "Toutes les langues, toutes les prières, m'appartiennent, je n'appartiens à aucune." Ça c'est effectivement mon credo et vous avez tout à fait raison de le souligner. Vous m'avez bien lu.

Vous revendiquez vos appartenances multiples: vous êtes né au Liban, vous vivez en France. Au cours de cette tournée au Québec, ou auparavant, avez-vous appris à connaître la littérature québécoise, dont l'un des thèmes privilégiés est justement la quête d'identité?

A.M.: Je m'y intéresse, je connais un peu mais je ne connais pas suffisamment, autant que je devrais. Mais l'identité est une question importante ; une communauté qui a l'impression que son identité est bafouée ou occultée a besoin de la récupérer. Moi, j'ai une expérience différente. J'ai plutôt, en ce qui me concerne, une expérience de migrant qui se retrouve entre deux cultures, et également l'expérience du Liban, d'une terre où se rencontraient des cultures et des croyances différentes qui ont parfois coexisté, parfois se sont affrontées.

À partir de cette expérience j'ai développé une attitude, basée essentiellement sur la méfiance à l'égard des appartenances exclusives, une vision que l'on pourrait qualifier d'humaniste et qui est simplement une vision d'une humanité à la fois fondamentalement une et respectueuse de toutes les différences.

Une humanité une et multiple.

A.M.: Absolument, une et multiple.

Amin Maalouf, en avez-vous fini avec le thème de la mémoire et de l'histoire?

A.M.: Je ne sais pas, je ne sais pas. Je crois qu'on n'en a jamais fini avec sa propre mémoire, ses propres doutes.

Amin Maalouf a publié entre autres: "Les croisades vues par les Arabes", Lattès, 1983; "Léon l'Africain", Lattès, 1986; "Samarcande", Prix des Maisons de la presse, Lattès, 1988; "Les jardins de lumière", Lattès, 1991; "Le premier siècle après Béatrice", Grasset, 1992; "Le rocher de Tanios", Prix Goncourt 1993, Grasset, 1993.

"À chaque veillée, les diseurs de vers se déchaînaient contre les gens du grand Jord, moquant leur accent et leur mise, ridiculisant leur pays et leur chef, mettant en doute leur virilité, réduisant tous leurs faits d'armes passés et à venir à ceux de la meute des gros mangeurs, qui avaient durablement frappé les imaginations. Mais la plus malmenée de tous était la cheikha, qu'on dépeignait dans les postures les plus scabreuses, sans se soucier de la présence des enfants. Et l'on riait jusqu'à l'oubli." "Le rocher de Tanios", p. 66.

"À la fin du mois d'avril, peu après la Grande Fête, le cheikh Francis, maître de Kfaryabda, décida de retirer son fils, le cheikh Raad, de l'école des Anglais hérétiques. On dit qu'un incident avait eu lieu quelques jours auparavant, au cours duquel le pasteur avait surpris son épouse avec le jeune cheikh dans une position compromettante. La chair est faible au printemps de la nature et aussi à l'automne. Au troisième jour, qui tombait un vendredi, sayyedna le patriarche arriva au village avec une importante suite. Il n'y était pas venu depuis quinze ans, et tout le monde se réjouit de son retour."

Paru dans le numéro 59, p. 76. "Le rocher de Tanios", p. 120.