Retrouvailles

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Le Liban, pays perdu...

À propos du "Rocher de Tanios", des commentateurs avisés prétendent que le véritable sujet de votre livre, c'est au fond le Liban dont vous êtes originaire, un Liban mythique, féodal qui est en proie à des haines tenaces, des vengeances séculaires, qui vit dans l'intimité du destin, de l'honneur, de la tragédie. Ce Liban transfiguré par l'artiste que vous êtes, ce Liban que vous nous racontez avec le talent de Schéhérazade, n'est-ce pas d'une certaine manière le royaume votre de enfance?

A.M.: C'est vrai que j'ai beaucoup de nostalgie pour le Liban d'avant, d'avant la guerre qui a ensanglanté le pays, et j'ai en quelque sorte transporté la nostalgie des années de mon enfance à une époque plus lointaine, le XIXe siècle, dont ma famille a gardé le souvenir. C'est exact, et toute personne qui a connu le Liban de naguère, la qualité de vie qu'il y avait alors, ne peut qu'avoir la nostalgie de ce qui a été perdu.

À l'époque que j'ai choisie, il y avait une vie villageoise, beaucoup de naïveté, beaucoup d'ingéniosité, en même temps pas mal de sagesse et de poésie. La date précise, je l'ai choisie pour une autre raison : c'est à ce moment-là qu'ont commencé les affrontements entre communautés. On a parfois l'impression que ces affrontements ont toujours existé, ce n'est pas vrai. Pendant très longtemps, les communautés vivaient à peu près en bonne entente et quand il y avait des conflits, des luttes comme il y en a dans tous les pays, c'étaient le plus souvent des luttes entre des coalitions de féodaux appartenant à toutes les communautés. Des maronites et des druzes s'alliaient contre d'autres maronites et d'autres druzes selon des critères qui n'avaient rien à voir avec l'appartenance religieuse. Et c'est dans les années 1830, à la suite d'un certain nombre d'événements, que les conflits sanglants ont commencé entre confessions religieuses. Ainsi, le livre commence à une époque où il y avait encore une entente entre les communautés; puis surviennent les premiers incidents entre villages chrétiens et villages druzes, les premiers morts. J'avais envie justement de remonter à l'époque d'avant les affrontements et c'est un peu pour cela que j'ai choisi précisément les années 1830.

L'exilé

"Le Rocher de Tanios" pourrait donc être lu comme une parabole. Vous aimez bien les paraboles: il y en avait déjà dans "Léon l'Africain". La violence et la beauté sont symbolisées par la beauté de Lamia, beauté du reste fatale, et le destin tragique par Tanios, son fils. Si nous continuons à filer cette métaphore, cette parabole, on aboutit à la conclusion qu'ont tirée quelques critiques : il n'y aurait pas de choix autre que le malheur ou l'exil ou, comme vous le dites dans une interview, "l'exil avant l'exil". Qu'est-ce à dire?

A.M.: C'est vrai que c'est l'histoire d'un personnage, Tanios, qui se sent de plus en plus étranger au milieu des siens, qui n'arrive pas à accepter la montée de la violence, qui refuse d'entrer dans la logique de la vengeance, qui ne veut même pas se venger de ceux qui ont tué son père, et qui peu à peu se sent en quelque sorte poussé vers la sortie. Il y a là une parabole, une évocation de ceux qui, comme moi, ont refusé cette guerre, ont refusé d'avoir du sang sur les mains, ont refusé de prendre part à un conflit où il fallait tuer, et qui ont préféré partir.

Quand je dis que c'est un peu un roman de l'exil avant l'exil, c'est que c'est un roman de l'exil, mais pas dans le sens où il étudie, évoque la situation d'un homme qui est parti s'installer dans une autre culture et où l'on évoquerait ses rapports avec cette société d'adoption: c'est l'exil avant l'exil, c'est-à-dire que c'est un livre qui se termine au moment où les personnages quittent cet univers; c'est l'exil pris en amont.

Mais l'exil qui précède l'autre, comment le voyez-vous? Comment peut-on être exilé sur sa propre terre?

A.M.: Vous pouvez être un exilé de diverses façons. L'appartenance n'est pas uniquement appartenance à une culture, à une langue, à une religion, à une nation, l'appartenance c'est aussi l'appartenance à un système de valeurs. Quand on a un système de valeurs et qu'on a l'impression qu'il n'est pas celui de la société dans laquelle on vit, même si c'est la société au sein de laquelle on a vu le jour, on se sent étranger. Je l'ai senti moi-même au moment de la guerre, j'ai senti que jamais je ne pourrais m'engager dans cette guerre, jamais je ne pourrais prendre les armes et j'ai refusé toute cette logique de la violence et des règlements de compte, et il est vrai que je me suis senti moi-même étranger ; en cela Tanios reflète un peu l'attitude que j'ai eue.

Un écrivain originaire de la même montagne que moi a dit un jour, je ne me souviens pas des termes exacts, mais il a dit: "Oui, ici à New York je suis exilé, je me sens étranger, et si je revenais chez moi, je me sentirais peut-être plus étranger." Parfois on a ce sentiment.

Mais si vous portiez déjà cet exil en vous au Liban, exil par rapport au système de valeurs comme vous le dites, à l'égard de choses auxquelles vous ne pouvez plus adhérer, comment se fait-il que vous ayez attendu si longtemps pour écrire une ¦uvre qui soit directement inspirée par le Liban?

A.M.: On n'a jamais des rapports simples avec son propre pays et j'ai senti, dès que j'ai quitté le Liban, que j'avais besoin et envie d'écrire quelque chose sur ce pays, et puis en même temps j'ai fait en sorte de retarder ce moment. Peut-être étais-je conscient de ne pas avoir la sérénité nécessaire pour en parler, peut-être aussi parce que d'autres choses m'intéressent profondément: le dialogue entre les cultures, par exemple. J'ai toujours senti le besoin d'essayer d'établir des passerelles entre cultures différentes. C'était ma première préoccupation, et ce que j'ai écrit en premier était lié à cette préoccupation, notamment "Léon l'Africain". Et puis il s'est passé des choses dans le monde qui m'ont intrigué, en Iran par exemple: cette révolution était un événement très étrange au dernier quart du XXe siècle et je me suis un peu plongé dans l'histoire de ce pays, j'ai essayé de comprendre pourquoi une telle chose avait pu arriver.

Deux livres ont suivi qui ont pour cadre l'univers iranien: "Samarcande" et "Le jardin de lumière". Après, des bouleversements qu'a connus le monde m'ont préoccupé: les problèmes d'éthique génétique, de manipulations génétiques, de la rupture entre le Nord et le Sud, parmi bien d'autres. Puis j'ai écrit "Le premier siècle après Béatrice" qui était un peu inspiré de ces problèmes-là. Même si je viens du Liban, ce n'est pas le seul problème qui me préoccupe, et ce n'était pas évident pour moi que c'était là le premier problème dont je devais parler.

Donc vous voulez dire, comme le poète martiniquais Aimé Césaire, qu'on n'a pas le droit de vous réduire "à ce rien ellipsoïdal", qu'on n'a pas le droit de vous cantonner au Liban, même s'il est le promontoire d'où vous parlez, dont vous partez...

A.M.: Tout à fait, et ce n'est pas par hasard que cinq livres ont précédé celui que je consacre au Liban. D'ailleurs, si j'y situe mes préoccupations par rapport au Liban, je les situe aussi dans le cadre d'interrogations plus vastes : difficultés des relations entre ethnies et notion d'appartenance. Est-ce qu'un homme doit appartenir à une communauté, à une culture ou bien est-ce qu'il ne doit pas être plutôt un lieu de rencontre entre des appartenances différentes.

J'ai essayé d'écrire, ces dernières années, des histoires qui me paraissaient significatives à cet égard, d'évoquer ces problèmes. Et j'ai parlé du Liban, quand j'ai senti que j'étais mûr pour en parler. Mon prochain livre, il est possible que je le consacre à ce sujet, comme il est possible que je parle de tout à fait autre chose, quitte à y revenir plus tard.

Paru dans le numéro 59, p. 76. "Le rocher de Tanios", p. 120.