Retrouvailles

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Amin Maalouf, écrivain libanais

L'auteur figure au rang des écrivains les plus doués de sa génération.

Amin Maalouf, qui vit en France depuis 1976, est certainement l'un des écrivains libanais francophones les plus doués de sa génération. Longtemps collaborateur de l'hebdomadaire "Jeune Afrique", dont il a été rédacteur en chef, il a parcouru une soixantaine de pays et couvert de nombreux événements, dont la Révolution iranienne.

Il a publié, en 1983, "Les Croisades vues par les Arabes", mais c'est son premier (et excellent) roman, "Léon l'Africain", fondé sur la vie d'un voyageur du XVIe siècle, qui le révèle au grand public en 1986. Puis viennent "Samarcande", inspiré de la vie du grand poète persan Omar Khayyam, en 1988; "Les jardins de lumière" qui retrace l'itinéraire du prophète Mani, fondateur du manichéisme, en 1991; "Le premier siècle après Béatrice", en 1991. Son sixième livre, "Le rocher de Tanios", qui a obtenu le Prix Goncourt 1993, est incontestablement son livre le plus achevé, le plus ambitieux.

Nous avons rencontré Amin Maalouf à Québec à l'occasion de la présentation de son livre. C'est avec ce monsieur calme, presque timide, d'une extrême courtoisie que nous nous sommes entretenus en toute simplicité pendant deux heures.

Nuit blanche: Amin Maalouf, avant d'écrire de la fiction, vous avez été journaliste. Comment passe-t-on du journalisme à l'écriture? Est-ce différent ou assez semblable? Comment avez-vous fait le pas?

Amin Maalouf: Il me semble qu'il y a des différences entre l'écriture journalistique et l'écriture romanesque, mais il y a aussi beaucoup de points communs. Ce sont d'abord des métiers de culture. J'ai vécu mon enfance à côté d'un père qui était journaliste, poète et essayiste; donc la question qu'il puisse à la fois écrire des poèmes et des articles quotidiens ne se posait pas. Moi non plus, je n'ai pas senti qu'il y avait rupture entre les deux métiers. C'est une autre manière d'écrire : quand on traite de l'actualité, des faits réels, ce n'est pas comme lorsqu'on traite de faits imaginaires, mais il y a aussi des similitudes.

Ainsi, quand je commence à écrire, je sens toujours que je m'adresse aux lecteurs, et ça c'est une habitude que l'on prend quand on est journaliste: on s'adresse à ceux qui vont lire ce qu'on écrit, jamais à soi-même; on n'écrit pas pour soi-même uniquement, ni pour une poignée d'initiés ou de spécialistes. Je pense qu'en cela le journalisme est une école. Je pense aussi qu'il y a un regard sur le monde qui est important en journalisme et qui est également important quand on écrit des romans. Beaucoup de romanciers ont été journalistes et le regard qu'ils portent sur le monde dans leurs romans est certainement influencé par leurs activités de journalistes. Le premier nom qui me vient à l'esprit pour illustrer mon propos est Camus, mais on en compte beaucoup d'autres. Dans mon cas, la rupture, s'il y eut rupture, a eu essentiellement pour cause le peu de temps dont je disposais alors. J'avais commencé "Léon l'Africain" et j'avais envie de continuer, de le mener jusqu'au bout. À ce moment-là, au début de 1985, j'étais rédacteur en chef de "Jeune Afrique", et c'était une activité extrêmement accaparante. J'ai fait le choix. Pas tellement parce qu'il y avait incompatibilité dans ce que je faisais ou dans le contenu ou dans les types d'écriture; en fait j'ai choisi uniquement en fonction d'une répartition du temps. J'avais deux activités et pour chacune d'elles j'avais envie de consacrer tout mon temps. Comme j'avais déjà passé une bonne quinzaine d'années dans le journalisme, que je commençais à peine à réaliser l'envie que j'éprouvais à me lancer dans le roman, j'ai choisi de quitter mon travail de rédacteur en chef, de me limiter à une collaboration moins intensive, de me consacrer au roman.

De l'autobiographie à l'Histoire

Et ce choix vous a réussi ! Avec "Le rocher de Tanios", vous abordez un thème très difficile, souvent abordé par des écrivains africains noirs, qui est le thème de la mémoire et de l'exil. Le conteur sénégalais Birago Diop disait: "Quand la mémoire va chercher du bois mort il rapporte le fagot qui lui plaît". Qu'est-ce que vous en pensez? À la fin du livre vous dites qu'à part l'épisode du meurtre du patriarche, tout est une pure fiction et l'on a du mal à vous croire. Les personnages sont tellement vrais: le Cheikh pittoresque, le tragique Tanios, la belle Lamia, l'inénarrable muletier; et puis il y a les odeurs, toutes les saveurs qui habitent votre univers. On a du mal à croire que cela a jailli directement de votre imagination. Ne retrouverait-on pas dans ce livre, malgré les apparences, comme une incontestable saveur, un fond autobiographique?

A.M.: Je vais répondre d'abord à la première question. Je trouve que cette phrase de Birago Diop est tout à fait vraie, je pense que l'histoire en elle-même n'est qu'un amas de faits. Dès que l'on veut raconter une histoire, on fait nécessairement un choix. On organise l'histoire, on prend de l'histoire ce qu'on a besoin de prendre et on le fait selon les critères que l'on juge bons pour soi. "Le rocher de Tanios" n'est pas autobiographique au sens personnel, mais je dirais qu'il est autobiographique au sens collectif. Ce n'est pas ma mémoire d'individu mais c'est la mémoire des miens, c'est la mémoire de ma famille, de mes proches, de mon village, de la montagne, et c'est vrai, comme je le dis dans la note finale, que tout dans ce livre, ou presque tout, est une pure fiction, c'est-à-dire imaginaire, mais très souvent inspirée de faits réels.

La plupart des personnages imaginaires sont inspirés de personnages dont on m'a parlé tout au long de mon enfance, de mon adolescence. Il en va de même aussi pour les événements. Par exemple, mon père m'avait raconté qu'un homme qui avait écrit un livre de philosophie venait au village le vendre, à dos de mule. Cette histoire m'avait beaucoup frappé et, bien entendu, le personnage du muletier savant qui écrit un livre de sagesse est inspiré directement de ce personnage.

Il y a beaucoup d'autres personnages comme ça... Il y a par exemple des seigneurs féodaux, pas tout à fait dans mon village, dans d'autres villages, qui se comportaient à la manière du cheikh Francis. Ce personnage de fiction est inspiré de personnages réels de l'époque, et c'est vrai de beaucoup de choses dans ce livre.

Il y a quelque chose qui m'intrigue, enfin qui m'a fait sursauter, moi, lecteur africain de tradition musulmane, c'est le titre de cheikh attribué à ce seigneur féodal qui est chrétien et dont le nom est Francis. Cela fait bizarre, anachronique.

A.M.: Justement, prenez ce cas précis. Il y avait à l'époque un cheikh Francis, qui n'est pas celui du livre, qui jouait un rôle très important. Le titre de cheikh fut donné à des chefs de familles qui occupaient une position dominante, souvent des familles féodales ou des familles de notables et c'était totalement indépendant de leur appartenance religieuse. Par exemple, vous vous souvenez peut-être du parti phalangiste libanais qui était dirigé par un homme qui s'appelait Cheikh Pierre Jemayel : c'est aussi incongru que chef Francis, mais c'est la réalité.

Paru dans le numéro 59, p. 76. "Le rocher de Tanios", p. 120.