Retrouvailles

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Une rencontre avec Henri Laborit (1)

Un dialogue entre le professeur Laborit et Jean-Louis Servan-Schreiber qui animait sur TFI en 1980 une émission appelée "Questionnaire".

Alain Resnais venait de sortir son film "Mon oncle d'Amérique" basé sur les travaux du professeur Laborit.

Une bonne façon d'aborder et de découvrir l'oeuvre d'Henri Laborit. Voici l'intégrale de l'émission diffusée le 8 septembre 1980 sur TF1.

"L'Homme à la recherche du plaisir"

J.-L. Servan-Schreiber. - Bonsoir.
Juste avant l’été, sortait un film d’Alain Resnais, ”Mon Oncle d’Amérique”. Sous ce titre bizarre, une tentative cinématographique totalement originale : s’appuyer sur la fiction pour nous faire comprendre quelques clefs de notre comportement. Ces clefs, pour une fois, ne venaient pas de la psychanalyse, mais des travaux d’un biologiste spécialiste du cerveau humain, le professeur Henri Laborit. Beaucoup de ceux qui l’ont vu ont été passionnés par ce qu’il disait, mais ont aussi gardé de ses interventions un goût de trop peu. Pour eux, comme pour tous ceux qui n’ont jamais vu Henri Laborit, j’ai voulu en savoir plus et je l’ai invité ce soir.
Chirurgien des hôpitaux, il a introduit, dans les années 50, les premiers tranquillisants. Il dirige à Paris un laboratoire peuplé de rats blancs avec lesquels il effectue des expériences sur l’agression et l’anxiété.
Henri Laborit est l’auteur de nombreux ouvrages. L’un d’eux porte le titre significatif de ”La nouvelle grille” : il y explique comment les observations de la biologie obligent à repenser complètement notre manière de voir la société pour laquelle il n’a, d’ailleurs, guère de sympathie.
Henri Laborit, cette nouvelle grille, vous semblez dire que c’est prendre conscience du fait que vous, moi, et les autres, nous ne pensons, dans la vie, qu’à nous faire plaisir ?

H. Laborit. - Non, ce n’est pas la grille elle-même, ça.

J.-L. Servan-Schreiber. - C’est la base.

H. Laborit. - Oui, c’est ce que j’essaie de dire aussi dans le film de Resnais : que la seule raison d’être c’est d’être. Sans cela, il n’y aurait pas d’être ; donc, à partir de ce moment-là, le maintien de l’existence, le maintien des rapports qui existent à tous les niveaux d’organisation. C’est-à-dire que dans un être vivant, il y a des atomes qui se réunissent en molécules, des molécules qui se réunissent en cellules, des cellules qui se réunissent dans les organes, jusqu’à un organisme tout entier : c’est là le passage dangereux de l’organisme individuel, de l’individu, aux organismes sociaux ; et il y a aussi des relations qui existent, des rapports, qui constituent ce qu’on appelle la structure. Or, ce que je veux dire, dans cette phrase que vous rappelez, c’est que toute structure n’a de finalité, n’a de raison d’être, que de maintenir cette structure ; sans cela, il n’y aurait pas de structure.

J.-L. Servan-Schreiber. - Oui, mais entre exister et avoir comme principal objectif de se maintenir en existence et aller à la notion de plaisir, comment faites-vous le passage ?

H. Laborit. - Si vous ne réalisez pas votre équilibre biologique, il n’y a pas de plaisir. Quand vous n’avez pas mangé depuis trois jours, on ne peut pas dire que vous soyez en équilibre biologique, il vous manque un certain nombre de choses en circulation dans votre sang pour alimenter les petites cellules chimiques que sont vos cellules : vous avez des crampes d’estomac, vous êtes un peu déliquescent. Et si on vous offre, à ce moment-là, un bon repas, vous le mangez avec plaisir, c’est-à-dire que vous rétablissez, ce faisant, votre équilibre biologique.

J.-L. Servan-Schreiber. - Mais là vous parlez de notre côté un peu fonctionnel, un peu animal, qui est simplement de remplir un certain nombre des nécessités de notre survie. Mais je crois - et c’est une des choses qui apparaissaient effectivement dans ce film - que vous étendez la notion de plaisir très loin. Vous allez même jusqu’à dire - c’est, paraît-il, une définition assez extensive - que l’on se suicide pour se faire plaisir.

H. Laborit. - Bien sûr : si ce n’est pas pour se faire plaisir, pourquoi se suiciderait-on ? C’est parce que la vie est insupportable qu’on se suicide, c’est parce qu’on est dans un système où on ne peut pas se faire plaisir, justement. On devient agressif et la seule personne contre la quelle vous pouvez orienter votre agressivité sans que l’ensemble social puisse intervenir, c’est vous. Alors, vous êtes agressif envers vous. L’agressivité n’est jamais gratuite.

J.-L. Servan-Schreiber. - Autrement dit, il vaut mieux, pour un individu, se suicider que de vivre sans plaisir ?

H. Laborit. - Je ne dis pas qu’il vaut mieux. C’est un jugement de valeur, dire : ”il vaut mieux.” Je dis qu’un homme qui se suicide, c’est qu’il ne peut pas faire autrement, sans cela il ne se suiciderait pas.

J.-L. Servan-Schreiber. - Qui croit qu’il ne peut pas faire autrement.

H. Laborit. - Oui, bien sûr, c’est qu’il manque d’imagination. D’accord.