Retrouvailles

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L'inhibition de l'action(4)

Seules les connaissances techniques professionnelles rentables, productrices de marchandises, sont enseignées. Aucune école ne fournit les connaissances les plus élémentaires de la biologie contemporaine, de l'anatomie et de la physiologie, ni les bases scientifiques - expérimentales - des comportements. Aussi l'angoisse surgit-elle dans toutes les classes sociales, l'individu étant laissé dans l'ignorance de l'instrument qui utilise et crée ces connaissances : l'homme, et le cerveau qui l'anime.
(...)

L'angoisse de la mort paraît en définitive être la chance et le malheur de l'homme. La chance, car c'est le seul moteur efficace de la créativité. Le malheur aussi, car les tentations de son occultation par la pensée magique sont exploitées par les dominants pour consolider leur dominance et faire que les dominés supportent au mieux des intérêts des dominants le passage dans cette vallée de larmes en espérant un monde meilleur après, ce qui n'a pas toujours servi l'évolution des sociétés humaines.
(...)

...l'enfant constitue un objet gratifiant qui semble faire échec à la mort, et [l'amour] des parents pour leur progéniture est le plus souvent l'une des formes les plus triviales du narcissisme congénital. Il en résulte d'une part la possessivité de l'enfant par ceux qui l'on procréé, d'autre part le désir qu'il les reproduise et surtout qu'il fournisse d'eux une image sociale si possible améliorée... (...) La structure sociale n'a donc aucune chance de se transformer, puisque toute l'éducation de l'enfant vise à ce qu'il s'inscrive favorablement dans une hiérarchie au sein de laquelle les parents ont déjà fait tous les efforts pour s'élever. Et même dans les cas où ils la discutent ou la rejettent, ce n'est que pour souhaiter l'établissement d'un autre type de hiérarchie qui, pensent-ils, leur serait plus favorable, sous forme de rapports sociaux leur renvoyant une image plus conforme à l'idéal qu'ils se font d'eux-mêmes.
(...)

L'inhibition de l'action débouchant sur l'angoisse pourrait être à l'origine des maladies mentales. Dans les névroses, le sujet tenterait encore de s'exprimer dans l'action, ce qui serait à l'origine des différents mécanismes étudiés par la psychanalyse sous le terme de «moyens de défense du moi». Ces derniers ne sont en fait pour le névrotique que des moyens de continuer à agir. (...) Si le névrotique pouvait assurer un fonctionnement efficace de son imaginaire, s'il pouvait sortir de ses appentissages culturels et de ses empreintes, il découvrirait un autre type de solutions aux problèmes inconscients qui le martyrisent. (...) S'il résout son angoisse dans la créativité, l'action créatrice ou parfois prétendument altruiste, il peut même être considéré comme un génie ou comme un héros.

Dans les psychoses au contraire, le patient a perdu l'espoir de se faire entendre. Il s'enferme progressivement dans son imaginaire. (...) ... il n'essaie plus de confronter son approche personnelle, qu'il a intériorisée, avec la réalité.
(...)

Le suicide est une forme de fuite définitive et efficace quand il est réussi. (...) [La drogue] est une forme de suicide (...) plus progressive que la défenestration. (...) ... dans la majorité des cas, vous ferez appel aux maladies dites psychosomatiques pour punir votre corps de ce que les autres ne vous auront pas compris.

(...) La violence est un moyen d'action, strictement inefficace, mais qui défoule. La parole aussi...
(...)

L'homme a surtout la chance de pouvoir fuir dans l'imaginaire créateur d'un nouveau monde dans lequel il peut enfin vivre. (...) Aussi bien en art qu'en sciences, ce n'est fréquemment qu'après la mort de son auteur que ce monde nouveau est reconnu et cela conduit souvent le créateur à la folie puisque celle-ci résulte généralement de l'impossibilité de se faire entendre. (...) Je parle des créateurs capables d'apporter des éléments fondamentaux aux connaissances humaines. Parmi eux, Vincent Van Gogh, Robert Schumann, le mathématicien Georg Cantor, le médecin Ignác Semmelweis, Wilhelm Reich, Friedrich Nietzsche, Gérard de Nerval, etc.
(...)

[Un traitement au lithium aurait probablement atténué la folie maniaco-dépressive de Schumann]. [Il] aurait sans doute échappé à son délire final et au suicide. Mais il n'est pas sûr qu'il fût demeuré Schumann si sa fuite de l'inhibition avait été tempérée.

Que préférer? Schumann, tel qu'en lui-même... ou le petit-bourgeois conforme qu'il serait alors devenu?

La seule raison d'être d'un être, c'est d'être. Mais il y a plusieurs façons d'être... »

(Laborit, Henri, La Légende des Comportements, 1994, Flammarion, p227 à 270 )